Une des questions phares … « Mais pourquoi tu es restée ? ». Ou pire : « Moi, on ne m’aurait jamais obligé à faire quelque chose que je ne voulais pas » Entendu à la gendarmerie. Et moi protestant: « Mais quand même, les mécanismes de l’emprise commencent à être connus ! ». Entendu également un : « c’est la vie »…
Il n’y a pas une réponse unique, une seule explication. On peut dire qu’il y a eu une succession d’étapes et de phases. Le tout dans un état de choc, d’évènements traumatisants, de stress, de confusion, et d’une sorte de torpeur qui endorment les sens, la lucidité, la réactivité et les instincts de fuite. Dans sa perversion et déformation de la réalité, sa volonté de créer ses propres règles, il réussissait à créer une réalité à part… coupée du monde…en plus de ses mécanismes d’isolement et de destruction.
Alors d’abord il y a eu longtemps la phase de sidération face aux violences verbales. Aux insultes. Au mépris. En moi ces incompréhensions qui tournaient en rond. « Je ne comprends pas ». « Il était attentionné et doux, qu’est-ce qu’il se passe ? ». Le cerveau n’arrive pas à rationaliser, à raccrocher à des explications. Cela n’a pas de sens, n’a pas de lien avec le vécu initial, les promesses, les paroles… Il y a « Bug dans la matrice ». Tétanisation, arrêt sur image. Et mal-être intersidéral. Abyssal. La solitude face à un univers qui disparait, qui s’écroule, qui ne ressemble plus à ce qu’il était. Sans explication logique. Alors le positivisme prend le dessus : « Ça va passer, ça redeviendra comme avant ». Je m’accrochais aux souvenirs du début, en me persuadant que ça allait revenir. Que ça n’était qu’un débordement, que « c’était juste une fois », qu’il n’était pas comme ça.
Puis, accentuée par ses mots accusateurs, la phase de responsabilisation. Je me suis réellement sentie responsable, coupable de la situation qui se dégradait. Coupable de générer ces mal-êtres, ces crises. Coupable d’être peut-être effectivement malade ? Peut-être que je cherchais et créais réellement le conflit ? Peut-être que je m’auto-sabotais vraiment ? Alors j’ai accepté les soins psy, j’ai même accepté les médicaments pendant quelques mois tellement je me sentais mal à cause de toute cette vie… J’ai accepté l’humiliation de passer pour une malade (y compris lors de discussions avec lui et ses parents, tous les regards braqués sur moi). A ce moment, coupée de mes amies, de mes proches, mon passé ayant été complètement sali par lui, je n’avais rien pour me rappeler qui j’étais. Seulement son miroir déformant… Mais ma nature optimiste, positive, mon élan de vie me rattrapait par petites flammes. Alors je décidais de me recentrer en moi, d’arrêter ces drogues médicamenteuses car je détestais cet état de torpeur qu’elles créaient. Et plus que tout, j’avais l’instinct indéfectible de rester consciente, présente, pour veiller sur ma fille, et lui offrir des moments heureux dans tout ce merdier (Pardon pour le mot ! Mais à un moment il faut dire ce qui est…) J’essayais de trouver un refuge en moi, lisant et regardant en cachette des choses qui me nourrissaient. Et qui sentaient la vie, la liberté.
Il y a eu ensuite des phases de gestion de problématiques lourdes (juridique vis-à-vis de mes parents, santé), focalisant beaucoup d’énergie et d’attention. Les problèmes de couple passèrent en second plan, avec l’espoir « que cela irait mieux après ». Mais évidemment que cela n’a rien changé. Au contraire, la tension générée accentuait également la pression quotidienne, les exigences de performances, le mépris, ses angoisses, les violences.
Dans tout cela, il y avait aussi ces moments forts de plaisir qu’il savait me donner, comme des « shoots » de drogue, pour me faire tenir. Dans ce chaud-froid… Me faire vivre des moments intenses de choses que j’aime, voyager, vivre en nature, des petites aventures, de la sensualité, de la musique. Un air de liberté de hippie. Ainsi que des promesses, des mots d’amour et des déclarations extrêmes, fusionnelles. Je me nourrissais de ces miettes de moments de vie et de déclaration. Et je repartais avec l’espoir fou que ça finisse par s’arranger. Qu’au bout d’un moment il ouvrirait les yeux, comprendrait…
Je n’arrivais pas à comprendre comment il pouvait être aussi malheureux avec autant de chance. Il était en effet tout le temps mal. En proie aux angoisses, à la haine, aux critiques, au mépris, au ressassement. Tout était un problème. Tout prenait la tête et devenait sujet à des heures de discussion, de plan d’action et de stratégie.. Les dossiers médicaux, les réparations par des artisans, les discussions avec le propriétaire, les voisins…
Je suis tenace, d’une nature à déplacer les montagnes, et je ne sais pas d’où je sors cela, mais je crois qu’avec de la volonté, je peux finir par aider les autres à aller mieux (bah en même temps ça serait trop bien !). Les rassurer, les rendre heureux. Alors j’ai aussi persisté avec cette conviction et cette obstination. Jusqu’à accepter de sacrifier des choses importantes pour moi.. De les jeter ! Les mettre au feu de la déchèterie.. . Des choses de valeur, symboliques…Avec cette idée à la con que peut-être alors mes efforts et engagements finiraient par payer après avoir tout donné. Qu’il redeviendrait enfin comme il était. Qu’on pourrait enfin savourer une vie douce et joyeuse. Comme il l’avait promis. Comme il semblait le vouloir. Mais toujours ce décalage entre les mots, les paroles et les actes. Et moi qui croyais les mots si aveuglément… Car pendant quelques mois au début de notre rencontre, il a été si présent (jusqu’à appeler 22 dentistes pour me trouver un rendez-vous en urgence…Alors qu’ensuite il n’allait pas me chercher un médicament quand j’étais malade et alitée), si attentionné, si doux, si respectueux de ma « sensibilité », si amoureux…J’ai plongé dans ce mirage d’un homme qui réclamait un abandon, une fusion, une « union jusqu’à la mort ». Oui cela a parlé à mon cœur d’artichaut…J’ai offert une confiance aveugle, presque mystique, et une loyauté, tellement il avait besoin de moi aussi, tellement dépendant affectivement, tellement heurté et blessé par la vie et des soi-disant mauvaises rencontres. Notamment son ex-compagne qu’il faisait passer pour une malade, perverse, persécutrice. Cette femme avait alors porté plainte contre lui pour violences après leur séparation. Cela ne m’avait pas alertée, tellement je croyais ce qu’il me disait. Alors par la suite j’étais aussi attachée par cette loyauté envers cet homme que je voulais porter, aider, soutenir quoi qu’il arrive. Imaginant qu’on grandirait ensemble et qu’on s’en sortirait.
Et mue aussi par cette injonction ou croyance débile que plus « on souffre et on en chie », plus on va avoir de beaux fruits. La valeur du labeur. Souffrir pour être heureux, vous voyez ?
Alors je m’accrochais comme je pouvais aux branches, aux espoirs, à mes histoires que je me racontais pour enjoliver la réalité et supporter cette vie. Tout en m’oubliant, oubliant qui j’étais, d’où je venais.
Je devenais juste « au service », une question ambulante de « quoi faire pour éviter le pétage de plomb », « quoi faire pour qu’il aille mieux », « qu’est ce qui le contrarie là ? », « qu’est-ce qu’il faut que je dise là pour que ça se passe au mieux, ou au moins pire ? »…Le tout en travaillant, gérant ma fille, des travaux/réparations, ma santé, et en étant à son service, ses petits soins, son organisation..
Ah et aussi, cette incompréhension permanente : pourquoi, quand je lui offrais de belles choses, il était encore moins bien ? Cela aussi me minait, me cassait dans mon estime de moi en tant qu’« être bon ». Me demandant comment je pouvais rendre mal comme ça quelqu’un ?
Et en même temps, il y a eu le confinement, le télétravail à 100% (sachant qu’il a évidemment dénigré et perverti mon travail, mes collègues, ma cheffe… rendant les relations compliquées et créant du mal-être professionnel), l’implosion de ma famille. Et donc un isolement conséquent. Aggravant la situation et ma remise en question totale et destructrice.
Mais toujours ces espoirs, ces rêves que je ne lâchais pas, dont certains qu’il utilisait en appât. Mais un projet commun s’est concrétisé, le changement de région. Un de mes projets depuis de nombreuses années. Un nouvel élan porteur d’espoir pour moi. Là-bas, il irait mieux. (Même s’il faisait croire que c’était moi qui étais malade, et qu’il doutait que j’irais mieux là-bas… Il n’était pas sûr de vouloir partir du coup). Bref, dans tout ce marécage, on est parti, avec ma fille en garde principale. Dans une région loin de nos proches, dans une maison qu’il avait achetée en son nom, avec un héritage, alors que nous étions mariés. Mais je croyais que cela le sécuriserait de se sentir protégé avec cette maison à son nom. Et car je l’avais cru quand il m’avait raconté comment ses ex-compagnes l’avaient soi-disant arnaqué… Mariés en clandestinité par la volonté de cet homme, sans pouvoir en parler, et absolument pas selon ma vision des choses. Puis habitant dans sa maison à lui. Le piège se resserrait. Devenait de plus en plus palpable, étouffant. Et avec son chantage affectif et au suicide. Si je le quittais il se tuerait. Mais il se disait tellement mal à cause de moi, qu’il disait vouloir aussi mourir. Une impasse inextricable. Un problème sans issue et sans fin.
Il y a eu donc la phase où j’ai senti le poids des menottes et des boulets. Des murs autour de moi. Accentués par la vie dans sa petite maison, aux petites fenêtres et couleurs sombres, sans jardin. Sans accès à la nature, sans possibilité de mettre les mains dans la terre, ce que j’aime profondément. Par là, même si je ne suis pas une grande jardinière, il me coupait d’un vivier d’énergie et de réconfort. J’ai un besoin vital d’air, de nature, d’être pieds nus dans l’herbe. Il me faisait croire que cela était transitoire, mais je commençais à comprendre qu’il ne voyait aucun intérêt à vivre dans un autre logement.
Et lors du déménagement, vécu dans une violence incroyable, puis durant plusieurs mois il y a eu la phase infirmière H24. Il se plaignait de douleurs aigües, rajoutant de la morphine et autres substances à son cocktail chimique. J’ai encore plus disparu pour me vouer à sa gestion de souffrance et douleurs. Je n’étais plus qu’une assistante médicale, une infirmière, une aide de vie, et un dépotoir à insultes pour se défouler. Ponctuée de nuits blanches. De crises plus violentes physiquement. D’un quotidien d’une violence indescriptible. Fou. Je devenais l’ombre de moi-même. Le désespoir était fort. Mais il fallait tenir, pour ma fille, pour aller travailler, pour m’occuper de lui, pour garder l’espoir qu’à un moment donné, la roue allait tourner. Je m’évertuais à faire les choses bien, cela allait forcément finir par payer ?
Et là, l’habitude. Peut-être le pire ? S’habituer à cette violence, à cette horreur quotidienne. A ne faire qu’avancer dans un quotidien hostile, à gérer en permanence les choses de manière à ce qu’elles n’explosent pas. Anticiper, observer, se taire. Se déconnecter encore plus de soi. Couper les sensations. S’oublier. Se faire humilier, endurer les heures de crises, de cris, de haine, de folie. S’excuser et acheter la paix. Garder son sang-froid et tenir, car il fallait tenir, la maison, l’enfant, le travail, le foyer. Sans que cela se voie. Seule.
C’était le tunnel noir. Froid.
Et les violences physiques décuplées.
Et le déchirement en moi. L’atteinte (oui quand même, au bout d’un moment, je ne vous le fais pas dire…) du lien de confiance. La zone de non-retour dans mon espoir. (NB : A ce moment, cela fait 3 ans que nous sommes en couple).
Mais le piège était installé. J’étais perdue. Seulement dans la gestion des tensions. Le temps qui s’allonge dans ce rapport au réel qui est déformé. Me sentant abyssalement seule.
Ses douleurs avaient disparu. Mais d’autres problèmes prenaient la suite, tout était prétexte à aller mal et à m’en rendre responsable. Je ne comprenais pas comment il pouvait être aussi mal et malheureux, sombre, défaitiste, critique dans une région aussi belle, avec la santé, autant de chances, autant de possibles et de portes ouvertes… Je ne trouvais pas de solutions. Et puis finalement ce sont des angoisses qui le clouèrent à nouveau au lit, à reprendre de nouveaux d’autres cachets. Je compris qu’en fait, il n’irait jamais bien. Qu’il y aurait toujours quelque chose. Et que ça n’allait faire qu’empirer. La lucidité commençait à éclore… Mais c’est une autre histoire.
Et toujours aussi, il y avait ce piège assez contradictoire. Ma fille. A la fois un souffle pour m’évader, un rayon de soleil pour me raccrocher à ce que sont vraiment la vraie vie, le bonheur, la joie, les rires. Le devoir d’être à la hauteur. Et à la fois, le piège renforcé de ne pas tout quitter brutalement, car où aller ensemble, seules ? Où partir dans la nuit ? Que lui expliquer ? Comment gérer la suite, le lendemain, l’école, sans ses affaires, sa chambre ? Comment la rassurer alors que j’étais moi-même bouleversée ? Comment lui infliger encore un nouveau changement de vie ? Oui alors qu’en même temps, elle subissait à cause de moi un quotidien d’oppression, d’autoritarisme, de peurs… Contradiction totale, et culpabilité à vie pour moi. C’est ainsi, contrairement à ce qu’il répétait, en présence de ma fille le soir, qu’il a commis les pires violences. Et je suis convaincue que c’est parce qu’il profitait de ce huis clos dans lequel j’étais piégée et ne pouvais pas claquer la porte et fuir facilement en pleine nuit.
Et puis donc la phase de commencer à comprendre qu’il y a un vrai problème (au bout de 3 ans…) mais ne pas savoir comment, quoi faire… tellement engluée dans le piège. Isolée. Seule. Et brisée dans mon estime de moi, ma confiance dans ma résilience et ma force. Il m’avait réduite à l’état d’ombre…
Dans tout cela, la dernière année, deux personnes m’ont avertie en mettant le doigt sur ses manipulations et sa violence. Il m’est arrivé de craquer au téléphone lors de séances à distance avec une psychologue qui me suivait depuis plusieurs mois pour mon passif familial et en appelant en cachette une amie, sans même tout raconter. Elles m’ont toutes les deux alertée sur ses mécanismes pervers, et sur la nécessité de ne pas l’écouter, de me faire confiance, que moi j’allais bien, que j’étais quelqu’un de bien. Mais là je n’ai pas voulu y croire, me convaincant qu’il n’était pas comme cela, que c’était juste des fois où il allait trop loin car il n’était pas bien. Mais non il n’était pas violent, non il ne me maltraitait pas, ni ne me manipulait. Le déni était là aussi pendant ces années… La réalité était insoutenable, mon inconscient a enclenché le « plan déni ».
Puis malgré tout, une distance s’est opérée, puis des Déclics. Et là, c’est une autre histoire à écrire…
Enfin, sinon, j’aurais pu répondre en deux phrases que je cochais toutes les cases de l’emprise, les mécanismes commençant à être bien expliqués et détaillés. Et que j’avais face à moi une personne très intelligente et très expérimentée, avec plusieurs proies broyées à son actif… et qui est à nouveau libre dans la nature malgré mes/nos alertes… et avec nos inquiétudes sévères pour la prochaine sur la liste, sa violence s’accentuant dans le temps. Et la justice fermant les yeux.
Avec le recul, un autre mécanisme a également joué dans cette histoire :

Le Déni de légitimité
Je ne me sentais pas légitime à décréter que c’était inacceptable.
J’ai grandi avec quelqu’un qui me disait toujours que j’exagérais/me faisais des films, du cinéma… Puis j’ai côtoyé plusieurs années cet homme qui avait en horreur la « faiblesse », avec qui il ne fallait pas être triste ni avoir de coup de mou. Résultat: à 34 ans, en un an, je peux frôler la mort plusieurs fois en quelques mois avec un accident de voiture, deux opérations d’urgence pour éviter la septicémie, apprendre que j’ai une maladie grave à vie, porter plainte pour viols incestueux, perdre quasiment toute ma famille, « sans broncher ». Parfois j’ai l’impression d’avoir subi un entraînement militaire de résistance mentale et émotionnelle. Alors oui ça endurcit pour certaines choses, mais surtout ça banalise la violence et la gravité. Pour autant, à l’inverse, je conserve une sensibilité forte, je peux m’émouvoir devant des scènes heureuses, des dessins animés touchants, des paysages simples et magnifiques, les chansonnettes de ma fille…
Autant dire que lorsque j’entends de la bouche de personnes légitimes (des victimes, des professionnels de ce domaine) : « on te croit », « tu as vécu quelque chose de grave », « des violences graves », ça me fait profondément du bien. Ce ne sont que des mots. Mais qui réparent, qui apaisent.
Je ne me sentais donc pas légitime à dénoncer ces violences. Je m’en suis même sentie longtemps responsable par le jeu de la manipulation. Et entendre de la bouche de personnes extérieures (psychologue, bénévole d’association d’entraide ou de protection des victimes de violences conjugales, intrafamiliales) : « oui c’est bien de la manipulation », « c’est lui qui va mal et vous rend responsable, mais vous n’y êtes pour rien », « il faut vous protéger », « c’est de la violence, il n’a pas le droit de vous faire cela », « vous avez raison de ne plus accepter tout cela ». Cela aide à ouvrir les yeux et donne de la force pour s’en sortir.
Si je me suis sortie de cet enfer, c’est grâce à des « miracles de situations de vie », ma fille, et plein de personnes, de voix qui ont éclairé, raisonné, qui ont ravivé en moi la force de vie et de dire non, stop. Ce sont des personnes extérieures qui m’ont aidée à (re ?) construire ma légitimité. J’en ai toujours été convaincue, mais le travail d’équipe, le soutien, la coopération, la solidarité sont des forces incroyables. Qui moi m’ont sauvée.
Mais actionner ce travail d’équipe, ça ne tombe pas du ciel… Il faut PARLER et demander de l’aide. Et donc en être capable, être prêt. Ce qui n’est pas toujours une mince affaire (c’est dur mais ça en vaut la peine!!)… Et il faut aussi des structures, des humains de l’autre côté. Mille merci à toutes celles et tous ceux qui s’engagent amicalement, humainement, bénévolement, professionnellement pour apporter une aide, un soutien, un éclairage. Cela sauve des vies.