Est-ce que je l’ai aimé ?
Une des étapes suite à mon « évasion » a été d’admettre la grande désillusion de l’amour. Dur pour moi qui suis fleur bleue (ou un cœur d’artichaut comme le dit une amie), romantique, passionnée, amoureuse de tout depuis toujours. Amoureuse de la vie, des gens, de la nature, des animaux…
Désillusion polymorphe :
- Admettre qu’il ne m’a jamais aimée (Mais est-ce que cet être est seulement capable d’aimer ? Je ne suis pas sûre… Et s’aime-t-il déjà lui-même ? Au-delà de sa certitude d’être quelqu’un de très intelligent, de grande valeur, bref avec un égo important, et après avoir vu ses angoisses profondes, ses manques de confiance en lui le paralysant parfois, je ne pense pas avoir jamais perçu un amour envers lui-même. Je ne vois qu’un être noircissant et pervertissant tout ce qui l’entoure, y compris la vie globalement. Tout n’est que mal-être. A part quelques épisodes de plaisir intense, comme des shoots de drogué, je ne l’ai jamais vu avoir de moments paisibles, de contemplation, d’être juste bien dans la vie et avec soi-même.) Je pense que certains mots, certaines déclarations étaient dites avec sincérité dans des moments où il décidait d’être « heureux ». Mais ils n’étaient pas nourris, portés par de l’amour. Je ne pense pas qu’il puisse éprouver un réel amour, il en est vide. Il n’en a pour personne, il est plein d’un regard noir sur la vie, de critiques envers tous, y compris les personnes les plus proches de lui et l’aidant (parents, soeur, amis, compagne). Je pense qu’il se racontait des histoires, qu’il imaginait à quoi ressemble le bonheur et l’amour comme s’il venait d’une autre planète, et qu’il s’imaginait parfois les vivre. Comme s’il en était coupé, que cela ne lui était pas accessible (Aparté : Je ne suis ni psychologue ni experte en comportements, je donne simplement mon témoignage d’être humain ayant vécu à ses côtés de façon très intime, y compris dans ses angoisses, dans ses incompréhensions sur les gens et les émotions. Je ne dis pas avoir raison, je partage une maigre compréhension pour faire avancer la « science du peuple populaire ».) Bref cela m’a malgré tout, et dans tout cela, fait mal au cœur de réaliser que cette personne parlant d’amour fusionnel et me disant que j’étais « la femme de sa vie » ne m’a sans doute jamais réellement aimée. A une partie de mon cœur, cela a fait mal, quand je vois tout ce que j’ai donné, mes espoirs, mes illusions d’« être complémentaire » (foutus romans romantiques… !!). Mais en même temps, qui peut aimer une personne et lui faire vivre tout cela, la détruire, la réduire, l’asservir, lui cracher au visage ?
- Admettre que j’ai aimé quelqu’un qui n’existait pas. Ça pique, de se rendre compte à quel point on peut se mentir. De nature rêveuse, d’un passif familial douloureux, j’ai clairement une facilité à rendre la réalité plus jolie, à m’arranger avec les choses pour les rendre plus acceptables. Il m’a fait miroiter des qualités qu’il n’avait finalement pas, en jouant un personnage attentionné, sensible, respectueux, tolérant, ouvert, qu’il n’était finalement pas. Il m’a appâtée avec des projets de vie, des rêves qu’il n’avait finalement pas. Il a œuvré pour me fragiliser, broyer ma lucidité et ma confiance en moi. Mais quand même, je me suis accrochée à une illusion, un mirage. En m’accrochant avec force à « à un moment donné, il va redevenir comme avant ». Peut-être quelqu’un d’autre aurait dit stop. Conscient du mirage. Évidemment que suite à une expérience comme celle-ci, en plus de travailler sur les séquelles (et celles de ma fille), j’ai besoin de cesser cet embellissement des choses, et de réaliser que lorsque les faits factuels et concrets sont réellement mauvais/non bons/non acceptables, ils le sont réellement, et il faut s’en extraire. Évidemment c’est en lien avec un passé aussi. Mais ce passé, d’après les statistiques on est nombreux et nombreuses à le porter… (Je ne dis pas non plus que toutes les victimes de violences familiales sont des proies potentielles. Je n’en sais rien. Mais en tout cas, je pense qu’elles ont un potentiel… Mais évidemment aussi que même sans ce passé, on peut se retrouver dans les griffes de ces « prédateurs », la preuve avec ses ex-compagnes dont une avait aussi déjà porté plainte contre lui pour violences.)
- Admettre que je n’avais rien compris à l’amour ! Parce que trop encore se raccrocher à des miettes d’amour, ça n’amène rien de bon. Parce qu’à chercher l’amour fusionnel, la complémentarité, c’est oublier que c’est déjà « soi-même » qu’il faut trouver et aimer. Que l’autre ne vient pas remplir un trou, ni même un abysse de manque d’amour. Oui tout cela est cliché, oui je l’avais lu maintes et maintes fois, avec évidence. Mais le chemin est long pour l’intégrer vraiment, et faire ses réparations intérieures pour regarder vers l’autre plus entière. Et comprendre, profondément, jusqu’au plus profond de ses cellules, que rien, non rien ne justifie autant de souffrance. Aucun amour. Aucun être. L’amour ne justifie ni ne ressemble à tout cela. Donc Tayo Messire, Tayo !
- Admettre que dans tout cela, je ne me suis moi-même pas aimée !! En en parlant à mes proches, en dressant la liste de tout ce que j’ai renié, sacrifié, jeté, oublié, supprimé, arrêté pour lui, pour de mauvaises raisons… Des passions, des sports, des relations amicales, des libertés, des livres, des objets personnels, des vêtements, des musiques, des voyages, des couleurs !, des activités avec ma fille… Voir, les yeux ouverts cette fois, jusqu’où j’ai accepté ou plutôt je me suis laissée piétiner, salir, réduire, humilier, bafouer, éloigner de moi… Constat lourd et amer, culpabilité et regrets aussi vis-à-vis de moi-même… Dur, dur à cette étape-là de regarder l’ampleur de la réalité! Ça pique… A quel point je ne me suis pas respectée, priorisée, aimée ! J’éprouve bien de la honte parfois… Et je me fais peur aussi, quand je vois à quel point mon sens du sacrifice et de l’abnégation allait me perdre totalement, étant devenue complètement l’ombre de moi-même. ça fait froid dans le dos… Alors bon, voilà, cela s’est passé ainsi, je ne peux pas changer le passé, mais il me reste la vie devant moi. Et avec ma fille, on est libres et vivantes ! Plutôt que de me plaindre, ou laisser la culpabilité me ronger, je préfère m’interroger sur ce qui a fait que j’en suis arrivée là, pour mieux rebondir et ne plus reproduire ces schémas. J’ai entamé un travail régulier avec une psychologue pour décortiquer mes failles et traumas, apporter de l’apaisement et de la sécurité intérieure, équilibrer mon tempérament, mes comportements. Et dans ma vie au quotidien, je tends à faire des choix clairs : prioriser dorénavant et de façon non négociable, intransigeante, le respect de moi-même et mon épanouissement propre. Et celles et ceux qui ne vont pas dans ce sens, c’est simplement exit et loin de moi. Et même si je me trompe, si je donne une chance de trop à quelqu’un, je n’oublie pas cette promesse à moi-même (et ma fille) : » me faire du bien, nous faire du bien à ma fille et moi » et « plus jamais ça ». Si cela ne nous fait pas du bien, c’est loin de nous.
Alors après une expérience comme cela, il y a nécessité de se questionner et revenir aux bases : s’aimer soi, et filtrer les personnes qui rentrent dans notre cercle plus intime. Celles qui seront bienveillantes, douces, dans le partage, le respect. Donner notre énergie, temps et attention aux personnes qui « montrent pattes blanches ». Y compris dans la sphère amicale. Se protéger et se préserver. Priorité à soi. Et à ma fille. Reconstruire notre vie « normale », mais hautement joyeuse et heureuse! Ne plus chercher l’amour ou la complétude à l’extérieur de soi, mais en soi. Pour ensuite offrir sans besoin, juste par élan du cœur, et depuis un état serein et posé, entier.
Et la sexualité, on en parle ?
LA question taboue. Qu’on ne me pose jamais !!
Pourtant comment imaginer que cela se passe bien ? Qu’il y ait ici un espace de paix ? Abrité du reste des violences ?
Si, cette question m’a été posée une fois. Par le policier lorsque j’ai porté plainte. Il m’a demandé si j’avais dit « Non », pour ajouter ou non le viol aux violences. J’ai regardé la bénévole de l’association qui m’accompagnait, je n’étais pas préparée à la question, à ce sujet hyper sensible et douloureux. Et puis, honnêtement, j’ai répondu que « non, je n’ai pas dit non avec des mots ». « Par contre je n’étais pas consentante, je ne voulais pas ». Je distançais autant que possible ces moments. Évidemment que cela s’est empiré sur les derniers mois. Évidemment qu’au début, il n’y avait pas de problème à ce niveau-là. Mais à partir du moment où il y a eu les violences verbales, puis physiques, quelque chose se cassait en moi. Il n’y avait plus cette capacité à s’abandonner. Et chercher un plaisir alors que ça se fend à l’intérieur. Et à partir du moment où il m’a tabassée, mon corps ne voulait plus être touché. J’ai prétexté des excuses pour essayer d’espacer. Mais j’ai clairement sacrifié mon corps pour la paix du foyer. J’ai acheté un peu de répit avec mon corps et mon intimité.
Alors j’ai fait de belles étoiles de mer. Le corps tendu. Exprimant de tout son état son non-désir. Espérant que le message serait reçu, que son désir s’éteindrait. Que néni, celui qui ne veut pas voir, ne voit pas. Pire, je lui soupçonne le plaisir sadique de posséder ainsi une personne. Déchirée par cet aveuglement et le non-respect de mon être, les larmes me sont coulées plusieurs fois pendant l’acte. En plein jour, pleine lumière. Impunité totale.
Alors non je n’ai pas dit clairement « Non ». Mais mon corps a souffert, il avait mal en son intérieur, m’inquiétant sur l’état de mon intimité. Et moi j’ai eu mal dans mon cœur, dans mon estime de moi. Me rappelant d’autres dominations de ce type.
Quel soulagement une fois sortie de cette relation de retrouver la totale maîtrise de mon corps. De lui offrir la paix et la reconstruction.
